Ukraine : l’anticorruption au cœur des luttes de pouvoir
En pleine guerre, la lutte contre la corruption met à l’épreuve les institutions ukrainiennes. Balázs Jarábik, analyste politique, ancien diplomate slovaque et fondateur de Minority Report, un cabinet de conseil en risques politiques, et l’auteur de la série Essential Ukraine au sein de R.Politik, décrypte les rivalités qu’elle révèle, les fragilités du pouvoir de Zelensky et les dilemmes des soutiens occidentaux.
Lorsque l’on évoque la corruption en Ukraine aujourd’hui, de quoi parle-t-on exactement ?
La corruption en Ukraine englobe, depuis longtemps, des pratiques de petite corruption (pots-de-vin). L’enjeu majeur réside toutefois dans l’imbrication entre pouvoir politique, ressources de l’État et intérêts privés. Les marchés publics, les entreprises d’État, le secteur de l’énergie, les contrats liés à la défense, ainsi que le contrôle des institutions de régulation ou des forces de l’ordre, constituent des domaines particulièrement sensibles. La guerre a modifié les opportunités de corruption : des ressources financières considérables transitent par les marchés publics liés à la défense et aux situations d’urgence, souvent dans un contexte de transparence limitée. Parallèlement, la concentration du pouvoir exécutif a renforcé le rôle des réseaux informels gravitant autour de l’administration présidentielle et des institutions de sécurité.
L’opinion publique révèle un paradoxe notable. Selon un sondage Ipsos publié en janvier 2026, 81 % des Ukrainiens considèrent la corruption comme un facteur affectant négativement le pays, un chiffre supérieur à celui des personnes citant les bombardements russes (63 %). Une enquête de l’Agence nationale pour la prévention de la corruption (NACP), publiée en mars 2026, indique que 72,2 % des sondés jugent la corruption comme un problème très grave, juste après l’agression russe. Pourtant, seuls 18,2 % des citoyens et 20,6 % des entreprises déclarent avoir été personnellement confrontés à la corruption. La perception de la corruption est donc bien plus répandue que l’expérience directe (un phénomène, soit dit en passant, comparable à ce que l’on observe dans d’autres pays d’Europe centrale).
Par ailleurs, la colère de la population ne se traduit pas automatiquement par une confiance envers les institutions de lutte contre la corruption. Un sondage réalisé par le Centre Razumkov en novembre 2025 montre que seuls 41,4 % des Ukrainiens font confiance au Bureau national anticorruption (NABU), tandis que 44,9 % s’en méfient. La confiance envers le Parquet spécialisé anticorruption (SAPO) est encore plus faible (37 %), contre 46,9 % de méfiance. Les institutions traditionnelles obtiennent des résultats plus médiocres encore : seuls 22,5 % des citoyens font confiance au système judiciaire. Il convient donc de distinguer la corruption en tant que telle de l’économie politique plus large qui la sous-tend. Dans l’Ukraine en guerre, la corruption se définit par la question de savoir qui contrôle l’État, ses ressources et les institutions habilitées à enquêter sur leur mauvaise utilisation.
La corruption est-elle utilisée comme un outil politique ?
Oui, et de plus en plus. Cela ne signifie pas pour autant que les enquêtes sur la corruption ne sont pas essentielles. Le système politique ukrainien a longtemps eu recours aux institutions chargées de l'application de la loi pour exercer des pressions sur ses rivaux, qu'ils soient politiques ou issus du monde des affaires. Ce qui a changé aujourd'hui, c'est la multiplication des institutions qui se disputent l'influence, notamment le NABU, le SAPO, le Bureau du procureur général, le SBU et d'autres organes de sécurité.
Les institutions de lutte contre la corruption ont été créées précisément pour réduire les ingérences politiques. Elles ont acquis un degré d'indépendance qui les distingue des organes traditionnels chargés de l'application de la loi. Pourtant, leur politisation croissante revêt deux dimensions distinctes. La première tient à l'environnement politique dans lequel elles évoluent. Les allégations de corruption sont devenues un instrument privilégié de la compétition politique, utilisé par des figures de l'opposition, des organisations de la société civile et des médias d'investigation pour contester le gouvernement ou certains responsables. Dans ce contexte, pratiquement toute enquête d'envergure prend une dimension politique, indépendamment de son bien-fondé juridique.
La seconde dimension concerne le fonctionnement même de ces agences anticorruptions : leur approche semble privilégier, de plus en plus, l'enquête et la communication au détriment de l'instruction et des poursuites judiciaires. Les annonces retentissantes, les divulgations sélectives et la médiatisation d'enquêtes en cours peuvent entraîner des conséquences politiques immédiates, alors que les procédures judiciaires et les condamnations définitives prennent souvent des années. Il en résulte un risque que l'exposition publique devienne, en soi, un indicateur de réussite institutionnelle, plutôt qu'une étape vers l'établissement d'une responsabilité juridique.
Quelle est la crédibilité de Fedorov ? Et demeure-t-il un rival crédible ?
La crédibilité de Fedorov reposait traditionnellement sur sa réputation de modernisateur technocrate, notamment grâce à ses initiatives en matière de numérisation. Ses atouts résident dans sa compétence administrative, ses réseaux internationaux et une image qui le distingue, dans une certaine mesure, de l'establishment politique ukrainien traditionnel. Toutefois, la crédibilité politique et la capacité à contester Zelensky sont deux choses bien différentes.
Il ne dispose ni d'une organisation politique structurée à l'échelle nationale, ni d'une base électorale comparable à celle du président. Son influence a largement dépendu de la position qu'il occupait au sein de l'appareil gouvernemental. Je le considérerais comme une figure potentiellement importante du futur paysage politique ukrainien, mais pas nécessairement comme un rival électoral immédiat. Tout dépendra de sa capacité à transformer sa réputation de technocrate en une autorité politique autonome.
Quel était l'objectif de Fedorov ? Espérait-il obtenir le soutien des pays occidentaux ?
Je serais prudent avant d'affirmer que son objectif était de défier directement Zelensky. Une interprétation plus plausible est qu’il a cherché à renforcer sa position institutionnelle, à protéger son avenir politique et à instaurer une plus grande autonomie au sein du système de gouvernance. La distinction entre une lutte d’influence et une tentative de remplacer le président est une question importante.
Le soutien occidental a pu entrer dans ses calculs, compte tenu notamment de l’importance du programme de réformes de l’Ukraine et de sa dépendance au financement international. Toutefois, les gouvernements occidentaux ne constituent pas un acteur politique unique ; rien ne permet de supposer qu’une sympathie pour une figure réformatrice donnée se traduirait automatiquement par un soutien à une confrontation avec Zelensky. D’autant que l’intérêt majeur de l’Europe demeure la stabilité de l’Ukraine en temps de guerre.
Le vote a-t-il réellement mis fin à la « révolte » de Fedorov ? Quelle est la situation après le remaniement ministériel ?
Ce n’est pas le vote parlementaire, mais l’intervention politique de Fedorov lui-même, qui a mis fin à la révolte et aux protestations. En accusant les autorités de corruption systémique et en réclamant des élections, il a transformé une contestation liée à son propre limogeage en un défi direct à l’autorité de Zelensky. Son appel a également brisé un tabou politique, soulevant une question désormais évoquée par Washington. Pourtant, la plupart des Ukrainiens restent opposés à la tenue d’élections dans les conditions actuelles de guerre, principalement en raison d’inquiétudes quant à leur légitimité, leur équité, ainsi qu’à la participation des soldats et des citoyens déplacés.
L’intervention de Fedorov s’est révélée être une erreur de calcul politique : elle a aliéné les organisateurs de la contestation et affaibli ses propres soutiens. Le remaniement ministériel et le vote parlementaire qui ont suivi ont démontré que Zelensky conservait le contrôle de la majorité au pouvoir.
Nous avons pu constater que le Parlement continue de soutenir le gouvernement, n’est-ce pas ?
Oui, mais il convient de distinguer le bon fonctionnement du Parlement de sa cohésion politique. La Verkhovna Rada demeure capable d’adopter des textes législatifs importants, surtout lorsque les enjeux sont élevés et qu’un financement extérieur est en jeu. Le 15 octobre, par exemple, le Parlement a adopté plusieurs réformes liées au soutien financier de l’UE et du FMI.
Le soutien parlementaire revêt, depuis quelque temps, un caractère transactionnel. Si les députés sont conscients des conséquences qu’entraînerait une crise gouvernementale en temps de guerre, ils poursuivent également leurs propres intérêts institutionnels, politiques et personnels. La Rada reste fonctionnelle, mais le consensus politique qui sous-tend le système de gouvernance en temps de guerre est nettement plus fragile qu’en 2022. Ce qui permet encore de maintenir cet ensemble, c’est la guerre menée par la Russie.
Peut-on parler de renouvellement institutionnel ?
Seulement dans une mesure limitée. L’Ukraine a connu une adaptation institutionnelle importante durant la guerre, mais adaptation ne signifie pas nécessairement renouvellement. Des avancées réelles ont été réalisées, notamment en matière de numérisation, d’amélioration des services publics et de développement d’institutions spécialisées dans la lutte contre la corruption. Toutefois, ces progrès coexistent avec des réseaux politiques informels, des mécanismes de responsabilité défaillants et une centralisation considérable du pouvoir exécutif. À l’heure actuelle, je perçois davantage des signes de concurrence et d’adaptation institutionnelles qu’un renouvellement global de l’État.
Quelle est la position de l’opposition à l’heure actuelle ?
L’opposition est confrontée à un dilemme complexe. La corruption est l’un des rares sujets sur lesquels elle peut contester le gouvernement sans donner l’impression de nuire à l’effort de guerre. Elle doit cependant veiller à ne pas être accusée d’instrumentaliser les difficultés nationales à des fins politiques. Les différentes figures de l’opposition adoptent des approches variées : certaines insistent sur l’indépendance des institutions de lutte contre la corruption, tandis que d’autres se concentrent sur la centralisation présidentielle, les nominations gouvernementales ou des scandales spécifiques. L’opposition est elle-même fragmentée et souffre d’un faible niveau de confiance de la part du public. La méfiance envers l’opposition politique l’emporte largement sur la confiance ; par ailleurs, les nouvelles figures politiques émergent toutes des rangs de l’armée (à l’exception de Fedorov).
La question de la légitimité du président est-elle encore réellement débattue au sein du pays ?
Il convient de distinguer la légitimité juridique, la confiance du public et l’autorité politique. Zelensky demeure président dans le cadre des dispositions constitutionnelles ukrainiennes en temps de guerre. L’absence d’élections sous le régime de la loi martiale ne signifie pas pour autant que sa présidence manque de légitimité juridique. Sur le plan politique, en revanche, son autorité est de plus en plus contestée. La prolongation de la guerre, les difficultés économiques, la mobilisation et les scandales de corruption ont érodé le large consensus national qui prévalait en 2022.
Il ne faut pas confondre l’érosion de la confiance avec un effondrement de la légitimité. Un sondage du KIIS, réalisé entre le 21 août et le 10 septembre 2026, indique que 54 % des personnes interrogées font confiance à Zelensky, contre 41 % qui ne lui en font pas. Aujourd’hui, la question cruciale est de savoir si Zelensky parviendra à maintenir un consensus politique viable, alors que le coût de la guerre augmente et que la perspective de négociations devient plus concrète.
Cette agence de lutte contre la corruption est-elle efficace ? Est-elle indépendante ?
Le NABU jouit d’une plus grande indépendance que les institutions ukrainiennes traditionnelles chargées de l’application de la loi, et il a obtenu des résultats significatifs. Toutefois, son bilan est plus contrasté que ce que ses partisans ou ses détracteurs admettent souvent. L’audit international indépendant réalisé en 2025 a qualifié le NABU d’« moyennement efficace ». S’il a reconnu ses capacités d’enquête, il a également mis en évidence de graves lacunes, notamment en matière de gestion. ...gestion, planification stratégique et dépendance vis-à-vis d’autres institutions pour des fonctions d’enquête essentielles.
Il convient également de distinguer l’annonce d’enquêtes très médiatisées de l’obtention de condamnations définitives. Si le nombre d’enquêtes et de suspects est important, les affaires politiquement sensibles mettent de longues années à aboutir. Je défendrais donc l’indépendance institutionnelle du NABU, sans pour autant prétendre que ses résultats sont à l’abri de toute critique.
La lutte contre la corruption en temps de guerre est-elle bien accueillie par la population et le milieu des affaires ?
Oui, mais avec d’importantes nuances. La corruption demeure l’une des préoccupations majeures de la population. Selon un sondage Ipsos publié en janvier 2026, 81 % des personnes interrogées considèrent la corruption comme un facteur ayant un impact négatif sur le pays — devant les bombardements et la mobilisation. Les entreprises ont, elles aussi, de solides raisons de soutenir les réformes anticorruptions, surtout lorsque la corruption engendre une concurrence déloyale, une réglementation imprévisible et des coûts supplémentaires.
Toutefois, les entreprises s’inquiètent également d’un usage abusif des enquêtes pénales, des saisies d’actifs et des pouvoirs réglementaires. Pour elles, l’enjeu n’est pas seulement de savoir si l’État lutte contre la corruption, mais si les règles sont prévisibles et appliquées de manière équitable. La population réclame une obligation de rendre des comptes. Les entreprises, quant à elles, exigent cette même responsabilité ainsi qu’une sécurité juridique. Ni les unes ni les autres ne souhaitent voir un conflit interminable entre des institutions chargées de l’application de la loi qui se font concurrence.
Les Ukrainiens perçoivent-ils la corruption de la même manière qu’avant la guerre ? Le seuil de tolérance a-t-il évolué ?
Le seuil de tolérance a manifestement changé, notamment en ce qui concerne les profits réalisés en temps de guerre, les marchés publics dans le secteur de la défense et le détournement de l’aide internationale. Ce qui, autrefois, pouvait être perçu comme une composante de l’économie politique dysfonctionnelle du pays est désormais considéré comme une menace directe pour la survie de la nation.
La réalité est toutefois plus complexe qu’une simple baisse de la tolérance. Une enquête menée par la NACP en 2025 indique que la perception de l’ampleur de la corruption a diminué, tandis qu’un sondage réalisé par Sociopolis en septembre 2026 révèle que 75,2 % des personnes interrogées estiment que la corruption a augmenté depuis l’invasion à grande échelle. Ces résultats portent sur des réalités différentes et se réfèrent à des périodes distinctes.
Les Ukrainiens sont également plus attentifs à la responsabilité politique en matière de corruption. Selon le sondage de septembre, 59 % des répondants associent les niveaux élevés de corruption au président et à son entourage immédiat. La guerre a suscité des attentes accrues en matière d’intégrité publique, tout en renforçant la méfiance à l’égard de ceux qui sont chargés de la faire respecter.
Les scandales de corruption pourraient-ils affaiblir le soutien occidental, ou leur impact est-il exagéré pour justifier un désengagement ?
Les deux hypothèses sont possibles, et il convient de ne pas les confondre. La corruption est un problème réel qui nuit à la crédibilité institutionnelle de l’Ukraine, à son développement économique et à l’efficacité de l’aide internationale. Les gouvernements européens ont des raisons légitimes d’exiger transparence et responsabilité, d’autant plus que l’Ukraine dépend de plus en plus de financements extérieurs.
Toutefois, la corruption peut aussi être instrumentalisée par ceux qui cherchent à réduire le soutien apporté à l’Ukraine. Une focalisation sélective sur certains scandales peut donner l’impression, erronée, que l’aide internationale est systématiquement détournée ou que l’Ukraine est incapable de mener des réformes. L’enjeu majeur pour l’Europe consiste à soutenir l’Ukraine sans pour autant pérenniser les faiblesses institutionnelles qui compromettent sa viabilité à long terme. La conditionnalité doit servir à renforcer les institutions, et non se substituer à une véritable stratégie. Par ailleurs, le soutien politique à l’Ukraine ne saurait impliquer de nier l’existence de problèmes de gouvernance au sein du pays.
Qu’en est-il de l’affaire Kravtchenko ? A-t-elle davantage fragilisé Zelensky ?
L’affaire Kravtchenko est significative, car elle a mis en lumière le conflit croissant entre la hiérarchie traditionnelle du parquet ukrainien et les institutions spécialisées dans la lutte contre la corruption.
Il ne s’agit pas d’un simple scandale de corruption de plus. Le principal préjudice réside dans l’image d’institutions étatiques qui se livrent une lutte intestine, alors même que le pays traverse une situation militaire et économique extrêmement difficile. Même si Kravtchenko a agi de manière indépendante, le président demeure politiquement responsable de l’architecture institutionnelle et des nominations sur lesquelles il exerce une influence considérable.
Il convient toutefois de ne pas interpréter cette affaire comme la preuve que Zelensky a perdu le contrôle du système. Néanmoins, chaque confrontation érode la confiance du public et rend plus difficile, pour Zelensky, la possibilité de se présenter comme le garant de la stabilité institutionnelle.