Bukele ou l'art de compter les homicides qui l'arrangent
Le Salvador est devenu le laboratoire mondial de la guerre contre les gangs. En quelques années, Nayib Bukele est passé du statut de jeune président iconoclaste à celui d'icône internationale de la lutte contre la criminalité. Selon lui, les homicides se seraient effondrés, preuve que sa méthode fonctionne. Mais son récit d’un succès sécuritaire, que tout le monde reprend sans se poser de question, même les critiques, est-il seulement réaliste ? Et le dictateur le plus cool du monde ne serait-il pas simplement le roi du mytho ?
On joue à « tu préfères être tué par la police ou par un gang » ? Parce qu’au Salvador, on en est là. On en arrive à être satisfait d’être enfermé injustement ou tué par les forces de l’ordre, car tout cela se fait au nom de la lutte contre la criminalité. Et que le récit soit vrai ou pas n’a pas tant d’importance. Ce qu’il faut c’est qu’il donne un peu de baume au cœur des électeurs.
En effet, la plupart des critiques contre la méthode Bukele concernent les droits humains, la liberté de la presse ou le manque de justice équitable. Les partisans, eux, s’en moquent bien, car selon eux la méthode Bukele fonctionne. Oui, certains souffrent injustement. Oui, c’est dur mais, au moins, ça marche. A abus, ils répondent efficacité. A exactions, ils répondent sacrifice. On ne lutte pas contre des criminels en étant des enfants de chœur et les « indélicatesses » du président ne seraient que le prix à payer nécessaire pour mettre fin au règne des gangs.
Mais on a oublié de se poser une question : la fameuse méthode Bukele est-elle vraiment efficace ? A-t-on vraiment vérifier les chiffres donnés par quelqu’un qui s’auto-proclame dictateur ? Qu’est-ce qui nous permet de dire qu’il est celui qui a remis le pays dans le droit chemin ? Le mythe créé de toute pièce par le président n’est qu’un storytelling commode qui lui permet d’imposer son pouvoir à un peuple. Après tout, tout autocrate a son propre biographe.
Petite plongée dans les données.
Des données sous scellés
Le narratif est connu. Nayib Bukele vient d’ailleurs de le remettre au centre du jeu, en étant investi le 13 juillet 2026 par son parti pour un troisième mandat consécutif. Le chiffre des homicides est spectaculaire. 82 homicides ont été recensés pour l'ensemble de l'année 2025, soit un taux de 1,3 pour 100 000 habitants. Ces données sont un record absolu depuis le début des relevés statistiques, dans un pays qui affichait encore 104 pour 100 000 en 2015, le taux le plus élevé au monde pour un pays hors zone de guerre.
Pourtant, quelque chose coince un peu. Ces données ne sont que des données officielles, celles qui ont été distribuées. Or, depuis 2022, une bonne partie des chiffres est classée « bajo reserva ». La police, Policía Nacional Civil (PNC), ou le Bureau du Procureur général ont classé sous scellés les informations sur les victimes d'homicides et de disparitions, les taux de criminalité et la population carcérale.
Le seul chiffre qui sort encore est celui produit par l’état lui-même, l'acteur politique qui en tire bénéfice donc. Et toute la chaîne qui permettrait de vérifier la source technique, la méthode de classification, les cas exclus (morts en détention, tués par la police, disparitions) a été verrouillée depuis 2022. Quatre ans de répression de masse et personne, pas même Amnesty, qui vient de publier un nouveau rapport sur les exactions Security Without Rights, ce juillet 2026, ne peut dire combien de ces arrestations ont abouti à quoi que ce soit judiciairement, après des années d'enquête.
Un chiffre qui ne mesure plus la même chose
Un autre petit couac énorme est quand même apparu lors de l’étude des chiffres. Mais diable que mesurent vraiment ces chiffres aujourd’hui ? Car depuis l’arrivée de Bukele en juillet 2019, le gouvernement a changé plusieurs fois sa méthode de comptage. L’homicide d’avant n’est plus l’homicide de maintenant.
Dans les 45 premiers jours du mandat Bukele, la police nationale civile a annoncé que les homicides recensés n'incluront désormais plus les personnes tuées lors d'« affrontements » avec les forces de sécurité. Or, depuis 2019, la PNC a recensé 452 personnes tuées lors de tels affrontements. Un précédent documenté (le massacre de la ferme San Blas, en 2015, où huit hommes exécutés avaient été mis en scène pour simuler une fusillade) a montré qu'un « affrontement » officiel peut aussi recouvrir une exécution extrajudiciaire maquillée. Si la police vous tue, ce n’est plus un homicide. Si vous mourez en prison, ce ne sera plus un homicide non plus.
Et surtout, point crucial dans la collecte des informations, les corps retrouvés dans des fosses clandestines n’entrent plus dans les statistiques. Pour des gangs qui ont l’habitude d’opérer de cette façon, la sortie du décompte est plutôt cocasse. De plus, pendant que les homicides officiels chutaient, les disparitions augmentaient. En 2018, 3 514 cas de disparition ont été enregistrés par le Bureau du Procureur, davantage que le nombre d'homicides recensés la même année. Un rapport du Groupe international d'experts (GIPES), présenté devant la Commission interaméricaine des droits de l'homme en mars 2026, documentait 540 cas de disparition forcée liés au régime d'exception jusqu'à février 2025. Les corps que les gangs, ou dans certains cas les autorités elles-mêmes font disparaître, ne rentrent plus dans les statistiques d'homicides. Cela pousse ainsi à mieux faire disparaître un corps. Messieurs les gangs, faites mieux votre travail, s’il-vous-plait.
Selon le dernier procès que Bukele a comparé au procès à Nuremberg, 486 membres présumés du MS-13 ont été jugés collectivement depuis avril 2026. Le parquet porte l'accusation sur 29 000 homicides. Mais quelque chose cloche. Si le parquet attribue 29 000 homicides à ce seul gang sur 2012-2022, ça dépasse largement les totaux officiels d'homicides déclarés par la PNC sur la même période telle qu'affichée dans les graphiques UNODC. Ça vient confirmer rétroactivement, depuis la bouche même du parquet salvadorien, l'ampleur du sous-comptage historique.
Une baisse initiée sept ans avant l'état d'urgence
Le point le plus lourd de conséquences pour le narratif officiel est que la baisse de la violence n’a pas commencé avec Bukele. Et encore moins avec le régime d'exception de mars 2022. Les données de la Banque mondiale et de l'UNODC (Office des Nations unies contre la drogue et le crime) montrent une courbe continue depuis le pic de 2015 (104-140 homicides pour 100 000 selon les séries), avec une chute qui s'amorce dès 2016, sous la présidence de Salvador Sánchez Cerén. Trois ans avant l'élection de Bukele, six ans avant le régime d'exception.
La courbe ne montre même aucune inflexion visible en mars 2022. C'est la continuation d'une tendance amorcée sous le gouvernement précédent, avec des rythmes de baisse différents selon les périodes, mais sans rupture structurelle qui isolerait le régime d'exception comme cause unique. De plus, on note que le pic de 2015, lorsque le Salvador était le pays le plus dangereux au monde, était déjà une anomalie. Les données précédentes à 2025 étaient déjà bien plus basses.
Avant 2022, le Salvador suivait la même trajectoire que ses voisins
Jusqu'au régime d'exception, la trajectoire salvadorienne n'avait rien d'exceptionnel à l'échelle régionale. Le pic de 2015 s'inscrivait dans une dynamique centraméricaine plus large. Le Honduras affichait alors un taux comparable, autour de 90 pour 100 000. Et la baisse amorcée en 2016 suivait un mouvement de reflux qui touchait également le Honduras et, dans une moindre mesure, le Guatemala.
C'est précisément à partir du moment où les catégories d'homicides ont été déconsolidées que l'écart statistique avec les autres pays de la région a commencé à se creuser de façon spectaculaire. Le bilan 2025 d'InSight Crime le confirme en creux : le Salvador affiche un taux de 1,3, quand le Honduras voisin, soumis lui aussi à un état d'exception depuis 2022, reste à 23,2, une différence d'un facteur 18, difficilement explicable par les seules politiques publiques. Et largement explicable par la différence de méthode de comptage.
La corruption carcérale : des chefs de gang mieux traités qu'on ne le croit
Le narratif officiel présente le mégapénitencier CECOT, le Centre de confinement du terrorisme ouvert en 2023, comme la vitrine d'une fermeté sans concession. M. Bardella s’est même félicité de l’efficacité du modèle pénitentiaire salvadorien. L’épaisseur du matelas des assassins n’est le problème de personne. Oui, mais… ce ne sont pas les plus puissants qui ont les matelas les plus fins. Cette vitrine masquerait en réalité un système à deux vitesses.
Car le CECOT n'héberge, selon une enquête de La Prensa Gráfica sur sa capacité réelle, qu’à peine 12 % de la population carcérale totale du pays (estimée à plus de 103 000 personnes en 2023, ce qui fait du Salvador le pays le plus incarcéré au monde par habitant). Le CECOT est avant tout un outil de communication.
Les preuves de privilèges accordés aux chefs de gang incarcérés sont nombreuses et documentées : téléphones portables, accès à des prostituées, conditions de détention allégées, transferts médicaux fictifs vers des hôpitaux civils, et dans certains cas la libération pure et simple, comme documenté par El Faro, le journal salvadorien. Les conditions de détention difficiles frappent les petits et les pauvres en priorité.
En 2025, El Faro publie une longue investigation consacrée à la corruption dans les prisons salvadoriennes. Selon l'enquête, ces privilèges ne sont pas accessibles à tous. Ils dépendent principalement de l'argent, des relations et du statut du détenu. La prison fonctionnerait selon une logique à deux vitesses. Pour l'immense majorité des détenus, souvent arrêtés dans le cadre du régime d'exception, les conditions restent extrêmement dures, comme le documentent Amnesty International. Mais plusieurs enquêtes suggèrent qu'un petit nombre de prisonniers disposant d'un poids particulier pourrait bénéficier de traitements bien plus favorables. Le système carcéral présenté comme le cœur de la lutte contre la corruption et contre les gangs serait lui-même traversé par des pratiques de corruption.
On passe aussi également sur le fait qu'un nouveau candidat arrive à convaincre un état entier et une nation rongée par la corruption à renoncer à ses pots-de-vin, rien que pour ses beaux yeux. On évite aussi de se demander comment il a réussi à braver l'élitisme. Le simple fait de se présenter dans un pays aussi corrompu que l'était le Salvador exige souvent de petits arrangements entre amis.
Les négociations secrètes entre Bukele et les gangs
Et si la baisse était imputable aux accords avec des gangs ? Selon un acte d'accusation du ministère de la Justice des Etats-Unis du tribunal fédéral de l'Est de New York, de 2022, un accord aurait été passé pour que les gangs réduisent le nombre de « meurtres publics » créant ainsi la perception d'une baisse du taux d'homicides. En échange de conditions, ils auraient obtenu des détentions moins restrictives, des peines réduites, des transferts vers des hôpitaux civils sous prétexte de soins médicaux fictifs et des refus d’extradition vers les États-Unis. Le MS-13 se serait également engagé à mobiliser ses membres et les habitants des quartiers sous son contrôle pour soutenir les candidats de Nuevas Ideas aux élections législatives de 2021 (que le parti de Bukele a remportées avec une majorité des deux tiers).
Un rapport de Redacción Regional a documenté 749 transferts de membres de gangs vers des hôpitaux publics et privés sous prétexte médical, depuis la seule prison de Zacatecoluca près des deux tiers concernant des chefs du MS-13.
Ces négociations auraient pris fin en mars 2022. Un véhicule de l'administration pénitentiaire transportant des cadres du MS-13 vers une réunion clandestine à la frontière guatémaltèque a été intercepté par un contrôle de police. Le MS-13 a exigé la libération de ses membres arrêtés sous 72 heures. Nayib Bukele a refusé. Le week-end suivant, le gang a déclenché une vague de meurtres indiscriminés qui a fait 92 morts en trois jours, dont 64 en une seule journée, la journée la plus meurtrière de l'histoire post-guerre civile du pays. C'est cette explosion de violence qui a servi de déclencheur immédiat au régime d'exception, annoncé par Bukele le soir même sur les réseaux sociaux.
Le 8 décembre 2021, le département du Trésor américain a sanctionné, au titre de la loi Global Magnitsky, trois responsables de l'administration Bukele, pour leur rôle dans ces négociations, documentant noir sur blanc que le gouvernement a fourni des incitations financières au MS-13 et à Barrio 18 pour maintenir la violence et les homicides confirmés à un niveau bas.
Les gangs ont-ils vraiment été décimés ?
C'est la question la plus difficile à trancher. Et les indices sont contradictoires. Selon un document interne des services de renseignement de la PNC daté de fin 2023, plus de 77 000 membres de gangs auraient été capturés, soit 64 % de la population estimée des gangs, 67 % du MS-13, 65 % de Barrio 18 Sureños, 54 % de Barrio 18 Revolucionarios. Des visites de terrain menées par El Faro, dix mois après le début du régime d'exception, dans d'anciens bastions de gangs, ont trouvé des habitants, enseignants et responsables religieux qui décrivent une disparition tangible de la présence des gangs et un retour au calme dans des espaces communautaires fragmentés depuis des décennies.
Cependant, personne ne sait précisément où sont passés les membres non incarcérés. Le même document de renseignement suggère que d'innombrables chefs et membres de rang inférieur sont simplement « hors du pays » en fuite. Il existe aussi des indices de dissimulation d'armes en vue d'un usage futur et d'un ordre de retrait de tatouages pour faciliter la clandestinité. La dynamique interne des prisons, où l'essentiel de la hiérarchie des gangs reste, même incarcérée, pourrait un jour se répercuter à nouveau dans la rue. Rien dans les données disponibles ne permet d'affirmer que le phénomène est éradiqué plutôt que simplement mis en pause par l'absence de commandement et par la surprise.
De plus, la théorie académique dominante sur le risque carcéral prédit précisément l'inverse de ce qu'a produit le régime d'exception. Les hausses massives d'incarcération précèdent généralement une expansion sans précédent du pouvoir des gangs de prison dans la rue. Le scénario classique du Comando Vermelho ou du PCC brésiliens.
Les autres indicateurs économiques pas miraculeux
Si la sécurité s'était réellement transformée en prospérité, comme le prétend le narratif officiel, on s'attendrait aussi à le retrouver dans les indicateurs économiques structurels. Ce n'est pas le cas. Les investissements étrangers directs oscillent depuis 2022 entre 1,5 et 2,5 % du PIB. Ce niveau ordinaire est comparable à celui d'avant Nayib Bukele, sans aucune inflexion visible correspondant au régime d'exception. Les deux pics historiques du pays (environ 10 % en 1998, 9 % en 2007) datent des grandes vagues de privatisation des années 1990-2000, bien avant Bukele.
A l'inverse, les transferts de la diaspora explosent. Ils atteignant environ 26 % du PIB en 2025-2026, un niveau historique, en forte accélération depuis 2020. L'économie salvadorienne reste structurellement dépendante de sa diaspora, c'est-à-dire de citoyens ayant quitté le pays. Pas d'un afflux de capital productif que la sécurité retrouvée aurait dû susciter.
De plus, la dette publique a quasiment doublé, passant d'environ 53 % du PIB en 2019 à plus de 100 % sur les dernières données disponibles. Cette trajectoire s’est sans précédent dans l'histoire du pays, même par rapport au pic de l'après-guerre civile. Bon, on ne va pas jeter la première pierre.
Le chômage est en baisse continue depuis 2010 (7,3 % à 3 %), soit neuf ans avant Bukele, sans rupture de tendance en 2019 ni en 2022. Ce chiffre doit toutefois être interprété avec une extrême prudence car environ 70 % des travailleurs salvadoriens relèvent du secteur informel, sans protection sociale ni conditions de travail stables.
Enfin la croissance du PIB est à 2,6-3,4 % par an sur la période récente. Ces chiffres contredisent en partie le récit du miracle économique que Nayib Bukele associe à son miracle sécuritaire. La croissance est solide mais ordinaire pour la région. La Banque mondiale note elle-même que la croissance salvadorienne sur la décennie à 2024 (2,4% en moyenne) est inférieure à la moyenne Amérique centrale-Caraïbes (2,9%).
Un système non exportable
Certains voient dans ces données soi-disant exemplaires un modèle à reproduire. Mais même si on met de côté le verrouillage méthodologique des statistiques, l’opacité institutionnalisée, les négociations secrètes avec les mêmes gangs qu'il prétend avoir vaincus et la concentration sans précédent du pouvoir judiciaire et législatif, le modèle n’est pas si facilement copiable. Car chaque état a son contexte.
Et le Salvador présente des caractéristiques très particulières comme un territoire réduit, une population relativement faible et deux grands gangs dominants. Mais surtout Le Salvador a une fonction de pays de transit plutôt que de grand producteur de drogue. Ces éléments rendent les comparaisons avec le Mexique, le Brésil ou l'Équateur très limitées.