Bolloré-Poutine, pas d'idéologie, juste des intérêts
Comment un vernis idéologique commun sert, sans jamais se rencontrer, les intérêts d'un régime russe aux abois et d'une droite française en quête de nouveaux relais. Fedorova ne serait qu’un pion, l'arbre qui cache la forêt de l'opportunisme.
Aucun document, aucun témoignage ne permet à ce jour d'établir un lien personnel ou direct entre Vincent Bolloré et Vladimir Poutine. Et pourtant, depuis quelques mois, la ligne éditoriale des médias du groupe Bolloré s'est infléchie de façon toujours plus favorable à la Russie. L'absence de lien direct ne dit rien de l'absence d'intérêt commun. Et c'est précisément là que l'affaire devient intéressante.
Car Poutine cherche une preuve que sa vision du monde n'est pas seulement un discours fabriqué à Moscou. Mais qu'elle trouve un écho spontané jusque dans les démocraties occidentales, une validation interne à la France que la propagande russe ne peut acheter directement. « Ce régime de Poutine est actuellement aux abois. C'est-à-dire il cherche des solutions à l'extérieur pour montrer que sa vision du monde ne représente pas seulement sa vision intérieure, dans un pays où le peuple est complètement écrasé et l'opposition éliminée », selon Alexandre Melnik, ancien diplomate soviétique puis russe resté en France.
Cette dynamique n'est pas nouvelle, mais la campagne présidentielle la fait passer à un niveau supérieur. JD News fait sa couverture sur Pourquoi la France doit renouer avec la Russie et stopper l'escalade vers la guerre. La propagandiste Xenia Fedorova, ex directrice de Russia Today France, chaîne désormais interdite, intervient désormais sur Europe 1 et CNews. Tout ce qui sert les intérêts d'un camp Russo-bolloré prend mécaniquement de l'ampleur à mesure que l'échéance électorale approche. « On entre dans une période extrêmement brutale où il y aura des clivages très violents. C'est ce qui accélère cette synergie qui existait déjà, et qui la rend beaucoup plus visible et audible », ajoute Alexandre Melnik, également, professeur à ICN Business School, conférencier et auteur de Le choix de la liberté : Confessions d'un ancien diplomate soviétique.
Il serait pourtant erroné de voir dans ce rapprochement une authentique communauté de valeurs. Rien, dans les actes du régime russe, ne trahit un quelconque attachement à des principes traditionnels ou conservateurs. Bien au contraire. « Regardez simplement ce que Poutine a fait à Kiev, lance Alexandre Melnik, chroniqueur sur LCI. Quelle valeur conservatrice bombarde sans état d'âme le corps même de sa propre population slave, les habitants de Kiev ? Il n'y a aucun attachement de Poutine à des valeurs traditionnelles. C'est une perversité complète. » Poutine n'est pas traditionaliste. Il endosse ce costume parce qu'il trouve, en Occident, un public disposé à l'entendre.
Dans ce dispositif, une figure comme celle de Xenia Fedorova n'en est pas l'architecte. Elle en est l'instrument, au service de forces politiques françaises montantes qui la dépassent largement. « Elle devient une sorte de jouet entre des mains qui la dépassent, estime Alexandre Melnik. Je ne suis même pas certain qu'elle comprenne elle-même à quoi elle sert. Elle répète, sans réfléchir, le narratif rodé de la propagande poutinienne, un narratif qui se trouve, en France, instrumentalisé au service de forces politiques qui montent en puissance. » Un pion, en somme, plus qu'une actrice.
Ce rapprochement dépasse d'ailleurs le seul terrain géopolitique. Il s'agit aussi d'un règlement de comptes de politique intérieure, les médias liés à Vincent Bolloré ayant fait l'objet d'une interdiction sous l'autorité de Emmanuel Macron. « C'est aussi une attaque contre Macron, glisse Melnik. Chassez le naturel, il revient au galop. On le chasse par la porte, il revient par la fenêtre. »
Il y a pourtant, ailleurs en Europe, des signes qu'un autre chemin est possible. Il faut toujours regarder ce qui se passe dans les pays de l'Est, insiste Alexandre Melnik. Plusieurs d'entre eux sont passés par une phase de rejet de la démocratie libérale, avant d'y revenir avec une conscience aiguë de ce qu'ils avaient perdu. « Ils sont passés par le rejet de la démocratie sous cette forme de démocratie libérale ils ont rejeté ça parce qu'ils connaissent mieux l'histoire, ils vivent de façon plus aiguë le pouls de l'histoire. Nous, on s'est installés dans une sorte de confort. »
Ce rapprochement franco-russe ne se comprend d'ailleurs pas isolément. Il s'inscrit dans un phénomène plus large, documenté par des travaux universitaires sur les mouvements néo-traditionnels en Europe. Ces travaux mettent en évidence un paradoxe frappant. « On a ce mariage entre un discours néo-traditionnel, fortement nationaliste et civilisationnel, et un discours néolibéral, où l'on dit aux gens : travaillez plus dur, travaillez plus longtemps, prenez en charge individuellement votre avenir », observe Anna Schwenck, chercheuse qui a travaillé sur l'autoritarisme flexible (Flexible Authoritarianism : Cultivating Ambition and Loyalty in Russia).
Ce paradoxe invite à se méfier d'une grille de lecture pourtant répandue, celle qui opposerait les gentils démocrates d’un côté aux méchants autoritaires qui auraient une sale tête de l’autre. « On part souvent d'une perspective en termes de type de régime démocratie libérale d'un côté, régime autoritaire de l'autre, comme si la démocratie était naturellement associée au capitalisme, explique la chercheuse. J'ai voulu m'éloigner de cette logique pour regarder des pratiques concrètes. » Et on observe que les régimes autoritaires ne sont pas une réaction violente au néolibéralisme. Ils en sont bien souvent une continuation. « Les dirigeants autoritaires poursuivent en réalité une politique très largement pro-capitaliste, poursuit-elle. Le message culturel reste : il faut travailler plus, devenir un meilleur travailleur, donner sa force de travail non pas à l'État-nation, mais à l'économie nationale. »
L'autoritarisme n'a pas nécessairement le visage austère qu'on lui prête spontanément. Il peut aussi se montrer jeune et branché. « Les mouvements peuvent être très hype, jeunes, tendances. Ils invitent les gens à devenir des co-créateursde la société civile pro-gouvernementale. C'est justement quelque chose qu'on n'associe pas d'habitude à une politique autoritaire concrète », note Anna Schwenck.
Ce constat conduit à une conclusion plus générale. La pensée qui anime ces mouvements n'est pas véritablement traditionnelle, au sens où elle procéderait d'un socle de valeurs stable et partagé. Elle est avant tout opportuniste, comme en témoignent les alliances de circonstance entre traditions pourtant très différentes. « On a des dirigeants fortement catholiques et d'autres fortement orthodoxes qui se retrouvent pour « sauver » la famille traditionnelle, alors même que sur d'autres sujets ils sont en désaccord total, illustre la chercheuse. C'est très opportuniste. »
Il n'existe d'ailleurs pas, à l'examen, de véritable convergence idéologique concrète entre Vincent Bolloré, Vladimir Poutine et tous ces acteurs conservateurs à travers le monde. « Ce qui converge, c'est plutôt un type de pensée extra-sociale en général mais une fois transposé au niveau de l'État-nation, cela prend des formes très différentes. » Un fourre-tout flou, où chacun voit ce qu’il veut y voir.
Il serait enfin trompeur d'imaginer, en miroir, une population russe massivement acquise et fanatisée. Les personnes qui soutiennent aujourd'hui le gouvernement ne sont pas, pour la plupart, des militantes ou militants pro-Poutine inconditionnels. « Ils sont souvent sceptiques, mais ils tirent une forme de fierté, de dignité, du fait même de rester loyaux envers la Russie malgré les problèmes : "Je suis un patriote loyal, je reste ici même si c'est dur, je travaille pour un avenir meilleur" », rapporte la chercheuse.
Reste un fil qui traverse l'ensemble de cette enquête. Le but de la Russie sous Poutine demeure, depuis longtemps, de déstabiliser la France et plus largement l'Europe. Ce qui change aujourd'hui, c'est la méthode. Cette déstabilisation ne passe plus seulement par des canaux identifiés comme russes, aisément dénonçables comme tels. Elle s'opère désormais avec l'aide de Français eux-mêmes, qui y trouvent leur propre intérêt, idéologique, politique ou financier. « Il y a un intérêt évident, et ce, même bien avant la guerre, de la part de l'État russe à déstabiliser ce type de politique démocratique en Europe, résume Anna Schwenck. Une Europe faible sert les intérêts de la Russie poutinienne, cela me paraît clair. » C'est peut-être là le cœur du sujet. Moins une histoire d'ingérence venue de l'extérieur qu'une histoire de complicités nouées à l'intérieur.

Le choix de la liberté : Confessions d'un ancien diplomate soviétique
de Alexandre Melnik

Flexible Authoritarianism : Cultivating ambition and loyalty in Russia (Oxford Studies in Culture and Politics) de Anna Schwenck