Bernard Arnault : « Il n'a jamais rien créé : il a pris »
Il est l'un des hommes les plus riches du monde, et pourtant il n'existe presque pas dans les librairies. Une seule biographie en vingt ans. Audrey Millet, historienne, a décidé de combler ce silence. Son livre, Bernard Arnault, son univers impitoyable, vient juste de sortir. Elle y dévoile quarante ans d'une stratégie minutieuse : racheter des maisons fragilisées avec l'argent de l'État, verrouiller la presse, effacer les traces en ligne et transformer l'accumulation en immortalité juridique. Deux courriers d'avocats avant parution. Un livre livré sous camion scellé. Elle a publié quand même.
Pourquoi Bernard Arnault, pourquoi maintenant ?
En décembre 2024, je tombe sur une information : il vient d'être élu à l'Académie des sciences morales et politiques, communiqué du 2 décembre. Un industriel qui entre dans une académie savante sans avoir jamais signé un seul article scientifique. Alors je regarde ce qui existe sur lui en librairie. Une seule biographie, celle d'Airy Routier. Elle a vingt et un ans. Vingt et un ans de silence sur l'homme le plus riche du monde. Un trou pareil sur une étagère, ça ne s'explique pas par le hasard. Ça ressemble à une censure, ou au moins à une dissuasion qui a très bien fonctionné. C'est ça qui m'a décidée.
« Pourquoi maintenant » : parce que cet homme est en train de verrouiller le temps long. Il a fait porter à 85 ans la limite d'âge du PDG, il répond à ses actionnaires « on en reparle dans sept ou huit ans » et sa famille détient désormais la majorité absolue du capital de LVMH. Du jamais-vu pour une multinationale française cotée de cette taille. Il s'est fait élire sous la Coupole in extremis : né en 1949, 2024 était sa dernière fenêtre d'éligibilité. Et en l'an 2000, il l'écrivait déjà, il rêve qu'on « arrête le vieillissement ». La génétique ne l'a pas exaucé, alors il a trouvé l'immortalité par le droit des sociétés. Mon livre fait exactement l'inverse de ce projet : il rend l'homme mortel, c'est-à-dire historique. Il le fait entrer dans le temps, pas dans l'éternité. Et c'est un sujet d'intérêt public, j'y reviendrai : quand on parle d'Arnault, on parle aussi de nos impôts.
Qu'est-ce qui vous a le plus surpris, quelque chose que vous n'aviez pas anticipé ?
L'ancienneté du dispositif de contrôle. Je m'attendais à une machine récente, façonnée par les réseaux sociaux. J'ai trouvé une continuité de quarante ans. La stratégie médiatique contre Henry Racamier date de 1990. Le mandat à Reputation Squad est signé de sa main le 1er septembre 2013. Routier le décrivait dès 2003 : « toute critique lui est insupportable. » Ce que j'avais sous-estimé, c'est le passage à l'échelle industrielle. Avant, c'était un trait de caractère. Aujourd'hui, c'est une infrastructure : veille permanente, fabrication de contenus, correction encyclopédique. Le caractère est devenu une usine.
Vous avez eu accès à des documents très sensibles : l'e-mail de janvier 2024, le contrat Reputation Squad, les audits de réputation. Comment les avez-vous obtenus ? Avez-vous subi des pressions pendant l'écriture ?
Je travaille comme une historienne : je vais aux sources primaires. La jeunesse d'Arnault ? Les archives militaires de l'École polytechnique. Roubaix et le textile ? Les Archives nationales du monde du travail. Boussac ? Le fonds Belorgey, l'homme qui dirigeait la compagnie pour l'État, déposé aux archives de Sciences Po, en accès public. Le volet renseignement ? Le dossier d'instruction Squarcini : des milliers de pièces, chacune avec sa cote, un D suivi d'un numéro, vérifiable. Quand je cite « portrait positif rédigé et publié par nos soins », c'est le mot exact de l'audit Reputation Squad, pas le mien. Tout est traçable.
Des pressions ? Oui. Deux courriers d'avocats avant parution. Puis une fuite dans le media Glitz, juste après, à un moment qui en dit long. Le livre livré sous camion scellé.
L'empire commence avec Boussac, la société qui détenait la Maison Dior. Mais Bernard rnault ne l'a jamais vraiment acheté. Peut-on encore parler de « self-made man » ?
Les faits. 1981 : Agache-Willot dépose le bilan. L'État reprend Boussac et y verse près d'un milliard de francs, 999,9 millions dit la Commission européenne. Pendant trois ans, il cherche un repreneur. Le 20 décembre 1984, c'est Arnault. Il obtient l'étalement des dettes fiscales sur trois ans, des dettes bancaires sur treize. Et il signe une promesse, noir sur blanc : maintenir l'emploi. Page 26 de son plan, « le souci du plan Férinel est de maintenir l'emploi ».
« Self-made man », c'est son récit, dans La Passion créative. Les documents en racontent un autre : un homme bien conseillé par Lazard, qui ramasse une dépouille industrielle administrée par l'État, au moment précis où le pouvoir veut s'en débarrasser. Pas un marché ouvert. Une corbeille publique. Du mérite, oui ; et surtout le réseau, le timing, l'argent du contribuable.
Il n'a jamais rien créé : il a pris des maisons anciennes par l'intrigue. Il a floué l'État à plusieurs reprises sans que personne ne sourcille. Pourquoi l'État n'a-t-il pas plus résisté ?
Le mot « floué », je le laisse au lecteur. Les faits suffisent. Il avait promis de maintenir l'emploi et de ne pas tout casser. Il a tout cassé. Dès le premier jour.
2 janvier 1985 : à peine installé PDG, il vend les usines de Beauvais et Saint-Quentin, à des hommes que Belorgey, le patron sortant, venait de lui signaler comme des escrocs : faux nom, condamnation pour abus de biens sociaux, avocat radié du barreau. En trois ans, neuf mille personnes quittent Boussac, sans bruit ni fureur. À Senones, à Roubaix, les lettres de licenciement tombent pendant que la radio passe Les Corons. Il revend tout, sauf Dior, Conforama, Le Bon Marché. Loin de ses engagements. Et la clause de retour à meilleure fortune, 300 millions promis à l'État : jamais honorée.
Pourquoi l'État n'a pas résisté ?
Parce que c'est 1984, « Vive la crise ». Fabius liquide Creusot-Loire le 12 décembre, le pouvoir théorise son désengagement. Bernard Arnault n'a pas vaincu l'État. Il a épousé son virage. Voilà le changement de paradigme : l'État cesse de protéger parce qu'il a changé de doctrine. L'État est fautif.
Vous montrez qu'il rachète des médias déficitaires, plus de 500 millions injectés dans Le Parisien depuis 2015, non pour le profit mais comme « gouffre utile ». Est-ce inédit dans l'histoire de la presse française ?
L'explication économique ne tient pas : 500 millions depuis 2015, environ 30 par an, des recapitalisations en cascade, 83 millions en 2018, 65 en 2022, 150 annoncés en novembre 2025. Un gouffre. Mais l'Autorité de la concurrence elle-même, le 21 octobre 2015, le dit : l'opération renforce « l'intégration verticale » d'un acteur présent en amont comme annonceur. Le régulateur formule la thèse à ma place.
Ce qui est inédit, ce n'est pas qu'un industriel possède un journal ; Hearst, Citizen Kane, on connaît. C'est l'aveu de la logique. Le PDG du groupe, Pierre Louette, le dit aux journalistes du Parisien : « C'est l'actionnaire qui valide la ligne, parce que s'il paye un journal qui n'a pas la ligne qu'il souhaite, il va arrêter de payer. » Le déficit n'est pas un bug, c'est le prix d'un instrument. Avec Le Parisien, ses 260 000 exemplaires, il touche les classes populaires que Les Échos n'atteindront jamais. Il couvre tout le spectre social.
Le mécanisme publicitaire est inquiétant : personne ne donne d'ordre, mais tout le monde sait. Cela fait de lui le premier publicitaire du monde et donc l'homme le plus puissant du monde ?
La moitié est documentée, l'autre est un saut que je ne ferai pas. Le documenté : dès 2000, Arnault lui-même reconnaît être « le premier acheteur d'espace publicitaire au monde, dans le domaine du luxe », ce qui lui vaut « des tarifs préférentiels ». Le mécanisme fonctionne par omission, pas par ordre. Un ancien cadre de presse me l'a résumé : « Je n'ai jamais eu de pistolet sur la tempe. Personne ne vous demandera jamais rien. Mais c'est plus insidieux. » Quand LVMH retire ses budgets, le reste du luxe suit par solidarité, sans coordination. Le signal suffit. Il est un des « hommes le plus puissant du monde », car il a transformé un pouvoir d'achat publicitaire en pouvoir éditorial diffus. C'est énorme.
LVMH rachète fin décembre 2025 Sciences et Avenir, La Recherche et Challenges, après avoir refusé de signer les chartes d'indépendance. Qu'est-ce que cela dit de la trajectoire du système ?
Que la science rejoint l'économie et le populaire dans le même édifice. Les Échos pour les affaires, Le Parisien pour le quotidien, désormais Sciences et Avenir et La Recherche pour le savoir. Le détail qui dit tout : en novembre, les rédactions demandent à Bernard Arnault de signer leurs chartes d'indépendance. Refus. Et l'acquisition suit. Le refus précède l'achat, il en révèle la nature. Claude Perdriel, 99 ans, cède pour un euro symbolique soixante ans de presse indépendante. En février 2026, les salariés votent une motion de défiance à 84,5 %. Citizen Kane créait des journaux ; Arnault les digère. La trajectoire, c'est l'extension du périmètre jusqu'aux angles morts du luxe : greenwashing, bien-être animal, impact environnemental. Qui les éclairera ?
L'audit révèle des portraits positifs « rédigés et publiés » sur Google à la demande d'Arnault et des interventions sur Wikipédia. Arnault est-il obsédé par son image ?
L'audit Reputation Squad, du 28 mars 2016, analyse la première page de Google.fr résultat par résultat : dix résultats, zéro négatif. Sur le dernier, l'annotation est noire sur blanc : « Portrait positif rédigé et publié par nos soins. » Sur Google Images, un travail pour « favoriser certains visuels et diminuer la visibilité de certains autres ». Sur Wikipédia, « gestion, surveillance et corrections ponctuelles sur les pages encyclopédiques ». La recommandation finale : un « écosystème digital » pour « orienter les conversations ». Bernard Arnault veut controler tout ce qui se dit et s'écrit sur lui.
Il aime promettre aux maisons des choses qu'il ne tient pas. Les déceptions sont nombreuses. Comment a-t-il réussi à acheter pendant si longtemps ?
Parce que la promesse fait partie du prix d'achat. Le schéma se répète. On achète l'indépendance promise, on garde le nom, on absorbe la maison. La clause de retour à meilleure fortune de 1984 : promise, pas tenue. L'indépendance des rédactions : promise, refusée par écrit en 2025. Il a pu acheter longtemps parce que, face à un acheteur qui paie comptant et qui détient le reste du marché, le vendeur a rarement le luxe de douter de la parole. Et parce que la magie du nom, Dior, « Dieu » et « Or », dit-il lui-même, fait taire la prudence. On signe avec l'homme qui sauve la maison. On découvre ensuite ce que « sauver » voulait dire.
On voit la place qu'a prise très tôt le renseignement, démontrée par l'affaire Squarcini. Celui qui a le renseignement a les affaires aujourd'hui ?
L'affaire le montre, oui, avec prudence sur les qualifications. Le dispositif de renseignement et celui de contrôle de l'image partageaient le même circuit financier. Le contrat Reputation Squad était refacturé via Kyrnos Conseil, la société liée à Bernard Squarcini. En 2021, LVMH a conclu une convention judiciaire d'intérêt public et versé 10 millions d'euros, une transaction, pas une condamnation pénale du groupe. Et je tiens à le dire à chaque fois : Laurent Marcadier, chargé de la protection des personnes, a été relaxé le 7 mars 2025. Bernard Squarcini, lui, a été condamné en première instance le même jour, mais il a fait appel. La procédure est en cours, il bénéficie de la présomption d'innocence.
Ce qui me frappe, c'est la ligne d'Arnault lui-même. Le 28 novembre 2024, il est appelé à la barre comme témoin, il n'est ni prévenu ni partie civile. Sa version tient en une phrase : il ne sait rien, il n'a jamais rien su, Pierre Godé était en charge de tout. Le contrat Kyrnos ? « Des détails d'intendance » qui relevaient de Godé. Le dispositif de surveillance ? « Absolument pas au courant. » Le problème, c'est que Pierre Godé, son bras droit pendant trente-deux ans, est mort en mars 2018. Le seul homme qui pourrait le contredire n'est plus là. Je précise, parce que c'est la règle : le juge n'a retenu aucune implication pénale de Bernard Arnault, qui n'a jamais été mis en examen. Donc oui, le renseignement privé est devenu un actif stratégique du capitalisme contemporain. Mais je décris une infrastructure, pas une culpabilité individuelle.
Les médias entrent aussi tôt dans sa stratégie : entacher Racamier de fraude fiscale et même d'antisémitisme. Cette stratégie médiatique a pris de l'ampleur ?
C'est l'épisode fondateur, février 1990. Pour pousser Racamier dehors, une campagne est pilotée par Michel Calzaroni. On fait circuler dans les rédactions une lettre de Jean-Marie Le Pen le remerciant, de vieilles photos de la boutique Vuitton portant « Interdit aux Juifs », une lettre de la Kommandantur de 1943. Tout cela est faux, des documents fabriqués, conçus pour interpeller la présidente de la cour d'appel de Paris, Myriam Ezratty, fille d'un père juif frappé par les lois de Vichy. L'ironie est cruelle : le passé de collaboration, ce n'est pas Racamier, c'est la maison Vuitton elle-même. Henry-Louis Vuitton reçoit la francisque en 1942, les ateliers fabriquent des bustes de Pétain. Et l'instruction visant le conseiller d'Arnault, Tedesco, s'achève sans aucune mise en examen.
Oui, la stratégie a grossi. De la manipulation ponctuelle de 1990, on est passé à la possession des titres et à l'industrialisation de l'image. Le faux document est devenu la liste noire et l'audit de réputation.
On a un peu le sentiment d'un gamin qui veut accumuler les joujoux les plus prestigieux, et non les plus rentables ?
Oui, il s'amuse et j'y consacre un chapitre. LVMH lui-même, en 1989, c'était une partie qu'il a jouée pour gagner, pas un calcul de rendement. Il l'écrit lui-même «LVMH, c'était un jeu». Mais attention au contresens. Ses joujoux rapportent du pouvoir, même quand ils perdent de l'argent. Le Parisien est un gouffre de 30 millions par an ; il le garde parce qu'il achète de l'influence, pas de la marge. Dior, il l'a écrit lui-même : c'est « la magie », « Dieu et Or ». C'est l'enfant de Roubaix qui, à quinze ans, jouait de l'orgue au-dessus des grandes familles textiles, et qui soixante ans plus tard les surplombe pour de bon.
Sauf que ce gamin-là ne range jamais ses jouets dans le coffre ; il les coule dans le béton juridique. En juin 2024, il place la maison Jean Patou dans une fiducie de 99 ans. Ni ses enfants ni ses arrière-petits-enfants ne pourront la vendre, la diviser, ni même en changer la stratégie. En 2123, la marque sera encore là, inchangée, protégée par des clauses qu'il a écrites lui-même. Voilà le vrai jeu : non pas posséder, mais ne jamais disparaître. Il a transformé l'accumulation en immortalité et, au passage, il s'organise pour que LVMH survive même au prix de diviser ses cinq enfants.
En janvier 2025, il est au premier rang de l'investiture de Trump, seul Européen sur l'estrade, à côté de Musk, Bezos, Zuckerberg. Joue-t-il de cette place ?
La place est en elle-même un message. 20 janvier 2025, Rotonde du Capitole : Emmanuel Macron n'est pas convié, mais Arnault est là, avec Delphine et Alexandre. À son retour, le 28 janvier, devant ses actionnaires, il dit : « Quand on revient en France après quelques jours aux USA, c'est la douche froide. Aux USA, on vous accueille à bras ouverts. » Le vocabulaire n'a pas bougé depuis 2000 : la France freine, l'Amérique libère. Il avait publié en 2017 dans Les Échos, son journal, « c'est sans hésiter que je vote Macron ». De Macron à Trump. En avril 2026, on le retrouve à un dîner chez Drouant avec Le Pen et Bardella. Joue-t-il de cette place ? Il s'y installe. C'est moins du calcul partisan qu'une constante : il se range là où se trouve le pouvoir réel, quel qu'il soit.
Avez-vous reçu une réponse de LVMH ou de Bernard Arnault avant publication ? Ont-ils cherché à bloquer la parution ?
Deux courriers d'avocats avant parution. Pas un démenti factuel point par point, une mise en cause du projet lui-même. C'est une différence importante : on ne m'a pas écrit « tel fait est faux, voici la preuve ». On a cherché à délégitimer le livre dans son principe. Quant à bloquer la parution, les mesures que nous avons prises pour sécuriser la diffusion en disent long sur l'époque. Le livre est sorti. À la date prévue.
Mais il faut élargir, parce que la vraie pression n'est pas une lettre d'avocat, c'est la structure. Ces hommes se connaissent et se tiennent. Arnault, Bolloré, Saadé, Pinault : ils possèdent les mêmes hôtels, dînent aux mêmes tables, se retrouvent à l'Académie le 12 janvier 2026, puis à l'Élysée le 13 mars 2025 pour la grand-croix de la Légion d'honneur, avec Musk et Bolloré, six jours après le jugement Squarcini. Ce ne sont pas des rencontres, ce sont les pièces d'un même puzzle. Résultat : il reste très peu de médias hors de leur portée. Et au moment où l'on débat de l'avenir de l'audiovisuel public, je me pose franchement la question : le service public restera-t-il un espace libre, ou finira-t-il lui aussi dans l'orbite ? Tant qu'on n'aura pas garanti des modèles indépendants, le Scott Trust du Guardian, Mediapart, Le Canard, L'Humanité, Burokrat, la pression restera systémique.
Mais ne restons pas dans le noir. Il reste des gens d'une haute moralité face à ceux d'une haute immoralité. Arnaud Nourry fait partie de ces personnes de qualité. Il dirigeait Hachette. Quand Bolloré s'est trop approché, Nourry s'est opposé et est parti. Il a monté son propre groupe, indépendant, un endroit où les sources parlent sans qu'on les coupe, où l'historien travaille librement. Un lieu qui accueille des maisons d'édition, libres, comme la tribu que dirige mon éditrice Julia Pavlowitch. Voilà des gens de courage et compétents. Voilà ce qu'il faut encourager. En démocratie, le minimum, c'est que les journalistes puissent faire leur métier. Sans censure. Et sans l'autocensure, qui ronge tout de l'intérieur. Ce livre existe parce que cette liberté existe encore. Défendons-la.
Glitz a rapporté les propos de l'avocat de LVMH suggérant que vous auriez écrit sur commande de François Pinault. Une réponse ?
En 2001, LVMH a accusé Airy routier d'écrire pour Pinault. Vingt-cinq ans plus tard, on me ressert le même fantasme. Un livre gênant ne peut être qu'une arme tenue par un rival. C'est révélateur d'une vision où l'indépendance n'existe pas, où tout écrit a forcément un commanditaire.
Les faits : la participation de Pinault au capital des Nouveaux Éditeurs est publique et minoritaire ; je n'ai eu aucun contact, aucune instruction, aucune relecture. Chaque ligne m'engage, moi. François Pinault a bon dos. Et décrédibiliser le travail des journalistes, des économistes et des historiens semblent être un sport de combat chez LVMH.
Et sur le fond : ce livre est d'intérêt public, parce qu'il parle de l'État. Des fonds publics de 1984, des aides à la presse, et surtout de la défiscalisation. Le mécénat ouvre droit à 60 % de réduction d'impôt. Autrement dit, quand sa Fondation accroche un Rothko, c'est en partie le contribuable qui paie le clou. Quand on co-finance la gloire d'un homme avec notre argent, on a le droit d'enquêter sur cet homme. Ce n'est pas un livre de commande. C'est un livre de comptes.
C'est un prédateur ou un opportuniste ?
« Prédateur », ce n'est pas mon mot, c'est celui de Domenico De Sole, qui dirigeait Gucci et qui décrivait Bernard Arnault comme « un simple prédateur, qui profite du travail des autres ». Lui parle en adversaire, je le cite comme tel. Mais le pattern documenté est qu'il n'a presque jamais créé, il a pris des maisons fragilisées, au bon moment, avec les bons réseaux. Il essaie de recuperer le joyau Hermès en coulisses.
Et il y a une constante plus troublante : ce n'est jamais sa faute. La clause de 1984, c'est l'État qui n'a pas su. Les faux documents contre Racamier, c'est l'affaire de communicants. L'affaire Squarcini, c'est Pierre Godé qui s'occupait de tout et Godé est mort. La responsabilité atterrit toujours sur un autre, de préférence quelqu'un qui ne peut plus répondre. Prédateur, opportuniste, génie du timing... ces étiquettes appartiennent au lecteur. Moi, je fournis le dossier.
Quelqu'un dans votre entourage vous a-t-il déconseillé de publier ?
Bien sûr. C'est le réflexe normal des gens qui vous aiment face à un homme qui possède des journaux, du renseignement et des avocats. La vraie question n'est pas s'il faut avoir peur, il faut être lucide. Mais s'il faut renoncer, je ne renonce jamais. La meilleure protection d'un auteur, ce n'est pas le courage, c'est l'appareil de notes. Cela dit — et je le dis pour vous, qui faites un travail exposé avec Burokrat — la peur existe. On avance avec, pas sans.
Qu'est-ce que ce livre ne dit pas sur Arnault ?
Beaucoup. Il ne tranche pas les affaires en cours. La présomption d'innocence, je m'y tiens. Il ne raconte pas l'homme privé que je ne connais pas et que je n'ai pas à inventer. Il laisse de côté ce qui dort encore sous scellés, en Italie comme ailleurs.
Un autre livre bientôt ?
Je vais déjà défendre celui-là mais il est vrai qu'il y a encore d'autres «entrepreneurs», «financiers» et «idéologues» à étudier.