Kushner en Albanie : quand Washington joue à Moscou
Le capital corrosif, c'était censé être l'arme des autocrates. En Albanie, c'est la famille du président américain qui s'en sert.
Longtemps associé à la Russie ou à la Chine, le « capital corrosif » désigne des investissements opaques qui prospèrent sur les faiblesses de l'État de droit. En Albanie, le projet immobilier porté par Jared Kushner, gendre de Donald Trump, dans une zone protégée révèle une réalité plus dérangeante : les mécanismes qui nourrissent la corruption ne dépendent pas de l'origine des investisseurs. Peu importe d'où viennent les sous, tant qu'ils reposent sur une alliance entre capitaux puissants, institutions fragiles et élites politiques prêtes à contourner les règles. Au point que les États-Unis semblent aujourd'hui emprunter certaines méthodes qu'ils dénonçaient hier chez les régimes autoritaires.
Cette semaine, des milliers d'Albanais sont descendus dans les rues de Tirana pour protester contre un projet immobilier, lié à Jared Kushner, fondateur de Affinity Partners, société d'investissement américaine. D'autres manifestations sont programmées dans d'autres capitales européennes. Et la révolution qui en découle s'appelle la Révolution des flamants roses, en « hommage » aux oiseaux sur l'île que convoite la société Affinity Partners.
L'image pourrait être belle : le couple Jared Kushner et Ivanka Trump, fille du milliardaire, se balade sur une jolie île. La femme la trouve très belle et le mari décide d'investir dans un projet immobilier, hôtelier, respectueux de l'environnement. Le genre de projet que soi-disant tout le monde attend, avec de la pelouse sur les toits pour faire plus vert. Ce récit est le récit officiel.
Mais les spécialistes de l'environnement ne sont pas forcément d'accord. L'île est une réserve unique pour de nombreuses espèces et la construction du projet provoquerait des dégâts considérables et irréversibles pour ces animaux dont des oiseaux et des phoques.
Cependant, la controverse dépasse largement la question environnementale. Derrière les images de pelleteuses creusant les dunes du delta protégé de Vjosa-Narta se dessine une question centrale pour les Balkans aujourd'hui : comment la corruption moderne s'insère-t-elle dans les circuits internationaux de l'investissement ?
Le projet prévoit la construction de complexes hôteliers, de villas de luxe et d'une station balnéaire sur l'île de Sazan, ancienne base militaire de l'époque communiste. Pour le Premier ministre albanais Edi Rama, il s'agit d'une opportunité historique susceptible de transformer l'Albanie en destination touristique mondiale. L'Albanie devrait lui dire merci. Pour ses opposants, c'est surtout l'illustration d'un système où les règles s'adaptent aux intérêts des investisseurs les plus influents du monde.
Pour comprendre comment un tel projet a pu voir le jour, il faut d'abord comprendre le terrain sur lequel il s'est implanté. Les gouvernements des Balkans occidentaux sont qualifiés de « stabilocraties » : des dirigeants à tendance illibérale (encore une autre formulation) s'emparent du pouvoir en se présentant comme garants de la stabilité et défenseurs de l'intégration européenne. On devrait encore dire merci. Mais pour ce tour de force, ils s'appuient surtout sur des structures informelles et clientélistes, le contrôle des médias et la production régulière de crises politiques artificielles pour saper la démocratie et l'État de droit. En Albanie, le parti socialiste au pouvoir a des méthodes peu socialistes. Il a souvent privilégié des politiques associées au néolibéralisme comme privatisations, attraction des investisseurs étrangers, fiscalité favorable aux entreprises, grands projets immobiliers et infrastructures financés avec une forte participation du secteur privé. Des discours ou des valeurs affichées un peu en contradiction.
Ce que les manifestants albanais dénoncent instinctivement, les chercheurs l'ont théorisé sous le nom de « capital corrosif », un concept développé notamment par le CIPE, ONG américaine affiliée à la Chambre de Commerce des États-Unis. Historiquement, ces flux de capitaux proviennent de régimes autoritaires et s'infiltrent dans les démocraties vulnérables. Le but est de créer des dépendances, de servir des objectifs politiques sous-jacents et de nuire aux communautés locales. Ils pénètrent dans les pays bénéficiaires par le biais de structures juridiques opaques, protégées par la corruption et le népotisme. En gros, en étant peu regardant sur la nature des Etats et en les perfusant de sous, alors ils seront reconnaissants.
Le dossier albanais coche presque toutes les cases. Le SPAK, le parquet spécial anti-corruption albanais, a ouvert une enquête sur l'origine des fonds, les changements de statut de la zone concernée et l'attribution de contrats sans appel d'offres. Ses procureurs ont gelé les comptes bancaires d'une société foncière liée au projet, soupçonnée d'avoir utilisé des titres de propriété frauduleux. Certains sont liés à la criminalité organisée, selon le site Reporter.al.
Mais il y a une différence de taille avec les cas habituellement documentés. Le capital corrosif était jusqu'ici associé aux investisseurs russes, chinois ou émiratis. Ici, l'acteur principal est américain et pas n'importe lequel : le gendre du président des États-Unis.
Ce n'est d'ailleurs pas un cas isolé. À Belgrade, Jared Kushner a dû abandonner un projet hôtelier quelques heures après l'inculpation de quatre responsables gouvernementaux pour corruption. À Bucarest, la Trump Organization a annoncé une Trump Tower en partenariat avec un promoteur local. À Cluj-Napoca, un projet de golf et d'appartements de luxe serait en préparation. En Bosnie-Herzégovine, une entreprise proche de la famille Trump serait sur le point d'obtenir un contrat d'interconnexion gazière. Une récurrence se dessine, des Balkans à la mer Adriatique. Une joyeuse petite colonie.
Les parallèles concrets avec les méthodes autoritaires :
L'utilisation de la relation diplomatique comme levier commercial
C'est exactement ce que Pékin fait en Afrique ou Moscou dans les Balkans. Mêler intérêts d'État et intérêts privés pour obtenir des conditions qu'un investisseur lambda n'obtiendrait pas. Kushner n'est pas juste un homme d'affaires c'est le gendre du président américain, ce qui crée une pression implicite sur Rama.
La sécurité privée contre les manifestants
Des agents de sécurité privés ont attaqué et blessé plusieurs manifestants, ce qui a conduit les autorités à suspendre des officiers de police et à révoquer les licences de deux sociétés de sécurité privées. L'usage de la force pour protéger un projet d'investissement contre des citoyens qui défendent des terres protégées rappelle davantage les pratiques des régimes autoritaires que celles d'un investisseur occidental respectueux des droits.
Le contournement des protections environnementales
Des militants ont documenté la destruction d'au moins un nid de tortue marine due aux bulldozers. Passer en force sur des zones protégées grâce à une approbation gouvernementale accélérée, c'est précisément le schéma que le CIPE a identifié dans les projets d'infrastructure chinois en Asie du Sud-Est ou émiratis dans les Balkans.
L'enquête sur les titres fonciers frauduleux
Le gel des comptes bancaires de la société foncière par les procureurs anti-corruption, dans le cadre d'une enquête sur des titres de propriété prétendument frauduleux, illustre une mécanique classique. Les terres changent de mains dans des conditions opaques pour préparer l'arrivée d'un grand investisseur.
Le fonctionnement du capital corrosif dépend moins du passeport de l'investisseur que de la nature de la relation qu'il entretient avec le pouvoir politique local. Lorsqu'un investissement bénéficie d'un traitement privilégié, contourne les procédures normales, s'appuie sur des réseaux d'influence et réduit la transparence des décisions publiques, il produit les mêmes effets, qu'il provienne de Pékin, de Moscou, d'Abou Dhabi ou de New York.
Cette réalité remet en cause une distinction souvent entretenue dans le discours occidental entre investisseurs « vertueux » et investisseurs « problématiques ». Dans les Balkans, les centres financiers occidentaux jouent eux aussi un rôle dans la circulation de capitaux opaques, le blanchiment d'argent ou la protection de patrimoines d'origine douteuse. Les mécanismes financiers qui permettent à ces flux de circuler sont souvent situés dans les grandes places économiques du Nord.
Le projet albanais révèle ainsi une évolution plus profonde. Les États-Unis, qui se sont longtemps présentés comme les promoteurs de la transparence, de la bonne gouvernance et de la lutte contre la corruption, apparaissent désormais impliqués dans des pratiques ressemblant à celles qu'ils dénonçaient auparavant chez leurs concurrents géopolitiques.
C'est pourquoi la question centrale n'est pas de savoir si l'influence étrangère est occidentale ou non occidentale. La véritable question est celle de la résilience institutionnelle. Un État doté de procédures transparentes, d'une justice indépendante et de mécanismes de contrôle efficaces limite naturellement les risques de corruption. À l'inverse, un État fragilisé transforme chaque investissement majeur en opportunité de captation.
En Albanie, la Révolution des flamants roses a au moins eu le mérite de poser la question à voix haute. Certains craignent qu'elle fasse fuir les touristes et compromette la saison estivale. D'autres pensent au contraire que l'image d'un pays, qui ose se dresser contre la corruption et contre des investisseurs puissants, ne peut que lui profiter, auprès des voyageurs comme auprès de l'Union européenne, en pleine discussion d'élargissement.
Car c'est bien là l'enjeu final. L'Albanie candidate à l'UE peut-elle montrer que ses institutions résistent, que son parquet anti-corruption fonctionne, que sa société civile existe ? La Révolution des flamants roses est peut-être, paradoxalement, la meilleure carte que Tirana pouvait jouer sur la table de Bruxelles.