Le faux miracle économique : comment le Salvador de Bukele enrichit une nouvelle élite

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Le faux miracle économique : comment le Salvador de Bukele enrichit une nouvelle élite
Photo by Luis Rodriguez / Unsplash

Nayib Bukele sait soigner ses amis. Le Salvador est devenu un pays toujours plus élitiste où enrichissement personnel, marchés publics inutiles et punition des rivaux sont les maîtres-mots. Le président dirige en effet son pays comme il gère la criminalité, avec de la désinformation et un joli récit à vendre aux médias. Bukele aime parler de la sécurité, du tourisme et d’une pseudo attractivité économique. Et tant pis si l’extrême pauvreté augmente, l’important est que certains en profitent. Bienvenue dans le monde corrompu de l’élite salvadorienne.

Le président salvadorien est arrivé au pouvoir en 2019, dans un pays touché depuis des années par la criminalité organisée. En 2015, le pays était le plus violent au monde, hors zone de conflit, et les gangs avaient infiltré toutes les strates de la société. Il fallait agir. Dès 2016, le gouvernement précédent Salvador Sánchez Cerén met en place des mesures et des accords avec les gangs et les homicides baissent. Quand le « dictateur le plus cool » arrive au pouvoir, les chiffres sont revenus à la moyenne précédant le pic. Mais cela n’empêche pas Bukele de chaparder la victoire d’un autre (voir l’article précédent de Burokrat sur la manipulation de chiffres de la criminalité). Depuis, il affirme améliorer l’économie de son pays. Ce qu’il améliore surtout ce sont les finances de ses amis.

Les hôpitaux modernes servent de vitrine, l’intelligence artificielle dans les écoles donne une petite touche de modernité au système éducatif. Et la politique de Bukele devient une affiche publicitaire pour gens riches. « Quand ils sont arrivés au pouvoir, ils voulaient montrer qu’ils étaient liés à la nouvelle technologie, à l’élite technolibérale », explique Héctor Lindo-Fuentes, historien salvadorien, docteur en histoire de l'Université de Chicago, professeur émérite à l'Université Fordham de New York. « Bukele a tout fait pour obtenir une photo avec Elon Musk et il a réussi. »

Le président Nayib Bukele a en effet inauguré à grand renfort de publicité le nouvel hôpital national Rosales à San Salvador le 2 juin et a annoncé l'embauche de 200 médecins spécialistes d'Argentine, de Colombie et du Venezuela. Que la crème de la crème des experts, que du beau. Cependant, les appels d’offres pour ces projets sont attribués à des entreprises spécifiques, sans contrôle transparent sur qui les obtient. « Les budgets augmentent, mais uniquement pour le matériel», explique un responsable du syndicat des médecins Simetrisss. « Les nouveaux investissements dans les hôpitaux ont présenté comme une amélioration, mais en réalité, ils profitent surtout à des entreprises étrangères qui investissent dans des hôpitaux privés. La population salvadorienne n’en tire pas directement bénéfice.»  

Les responsables de santé du pays sont tout simplement licenciés. Ils sont remplacés par des experts plus reconnus qui viennent de l’étranger. « Les médecins salvadoriens veulent travailler et sont motivés, mais les politiques actuelles les poussent à partir », ajoute le spécialiste. « Le gouvernement cherche à recruter des médecins étrangers en leur offrant trois fois le salaire d’un médecin local. Pour le projet de l’hôpital Rosales, 1 800 personnes (médecins, infirmiers, etc.) ont été licenciées pour faire place à ces médecins étrangers, sous prétexte d’apporter innovation et nouveauté. » Le problème est que cette médecine n'est pas accessible à tout le monde. Et dans les hôpitaux publics, on retrouve un manque de médicaments et un manque de personnels qualifiés.

Éducation moderne et nombre d’élèves en baisse

L’éducation subit le même sort. « Cet alignement avec la high-tech est la même chose que l’utilisation de l’intelligence artificielle dans l’éducation ou dans la santé. C’est la même stratégie d’image », analyse Hector Lindo-Fuentes. « Du point de vue des besoins de la population, c’est très discutable. L’administration Bukele a tout misé sur l’idée que l’éducation des enfants salvadoriens serait gérée par l’intelligence artificielle, et leurs politiques éducatives sont basées sur cet effort de création d’image. La ministre de l’Éducation est une femme qui s’habille en militaire pour visiter les écoles. C’est discipline, ordre, sécurité et haute technologie. »

Or, selon l'Enquête auprès des ménages à usages multiples de 2024 (EHPM), publiée le 30 septembre 2025 par l’Office national des statistiques et des recensements (ONEC), une branche de la Banque centrale de réserve (BCR), 146 378 enfants et adolescents âgés de 4 à 17 ans ne sont pas scolarisés. L’augmentation du taux de pauvreté au Salvador empêche les familles d’avoir accès à l’éducation et beaucoup de jeunes sont aussi enfermés en prison. Avec jugement ou non.

Une nouvelle élite composée de dociles

On pourrait rire de ces images tech bros employées par le pouvoir, mais il serait trop risqué dire critiquer le discours et la politique de Bukele. Le risque est bien réel pour les opposants. « Ceux qui se comportent bien sont favorisés par le régime ou autorisés à opérer sans problème, mais ceux qui défient le régime sont punis », explique Hetor Lindo Fuentes. « Les hommes d’affaires ont peur de parler. J’étais à un événement la semaine dernière, j’ai parlé à un de ces capitaines d’industrie, et ils disent qu’ils n’osent pas parler, que s’ils veulent que leurs entreprises restent intactes, ils se doivent se taire sur ce qu’ils pensent des politiques de Bukele. »

Si une partie de l’ancienne élite est désormais en exil, la nouvelle est toujours liée au système économique en place. « L’ancienne élite était un groupe qu’on appelait les 14 familles. C’était un groupe légendaire, dans les années 1960. Et elles avaient les caractéristiques historiques des élites royales : une capacité d’adaptation et de survie », analyse l’historien. « Depuis l’indépendance, elles ont toujours su utiliser la proximité avec le pouvoir pour sécuriser cette proximité, afin de s’assurer que les règles, le système fiscal, les réglementations environnementales n’interfèrent pas avec leur quête de pouvoir. »

Pourtant, le fait que la pauvreté ne diminue pas, que le nombre et le pourcentage de pauvres aient à peine baissé, et que l’extrême pauvreté ait augmenté, on voit que les bénéfices de l’économie vont toujours à une petite élite.

Depuis l’arrivée de Trump, la situation s’est aggravée car le nombre de Salvadoriens vivant aux Etats-Unis est très conséquent. Selon les données du FMI, plus d'un quart de la richesse produite chaque année au Salvador correspond à des transferts personnels envoyés depuis l'étranger par les ressortissants salvadoriens. Ces transferts ont des effets très positifs car ils réduisent la pauvreté de nombreuses familles et soutiennent la consommation. Ils apportent également des devises au pays. Mais une économie où les remises représentent plus de 25 % du PIB reste fortement liée à sa diaspora. D'ailleurs, la Banque mondiale souligne que la croissance salvadorienne est historiquement soutenue par la consommation financée par les transferts étrangers de la diaspora, tandis que l'investissement et la productivité restent relativement faibles.

Le Salvador a alors une dépendance économique structurelle à ses ressortissants aux Etats-Unis et Trump en joue. « Bukele a investi une énorme quantité d’énergie politique et économique pour maintenir une bonne relation avec Trump. Ils ont un lobbyiste aux États-Unis, un certain Damian Merlo, qui a des contacts avec toute la méga-élite, et ils travaillent très dur là-dessus », ajoute Hector Lindo Fuentes.

Si on regarde les Investissements directs étrangers (IDE), le rapprochement avec les USA n’a pas trop porté ses fruits. Les flux restent dans une fourchette assez proche de celle observée avant sa présidence. Avant même l'arrivée de Bukele, la Banque mondiale soulignait que le Salvador attirait moins d'investissements étrangers que la plupart des pays comparables et que les IDE demeuraient un point faible de son modèle économique. Le graphique ne montre pas un décollage spectaculaire. La sécurité s'est fortement améliorée, mais cette amélioration ne s'est pas traduite, jusqu'à présent, par une transformation économique d'ampleur comparable.

« Si on parle d’investissements étrangers directs dans l’industrie, la télévision, la finance… les formes traditionnelles d’investissement, on ne les voit pas vraiment arriver. Il y a beaucoup d’investissements étrangers, mais surtout dans l’immobilier », explique l’historien. « On observe un boom dans la construction. C’est le secteur le plus dynamique, l’un des plus dynamiques de l’économie. Mais ce n’est pas une grande entreprise technologique qui vient s’installer pour produire des puces électroniques, par exemple. Il semble que l’insécurité juridique et l’usage arbitraire du pouvoir soient un désavantage pour les formes traditionnelles d’investissement qui ne sont pas liées à un lien direct avec l’État. »

Une corruption qui a détruit les avancées passées

« Il faut comprendre que quand Bukele est arrivé au pouvoir en 2019, l’expérience des accords de paix avait été perçue par une grande partie de la population comme un échec, à cause de l’émergence des gangs et parce que les bénéfices supposés du libre marché n’avaient pas profité aux pauvres », analyse Hector Lindo Fuentes. « Les gens ne percevaient pas ces bénéfices. Il y avait aussi une perception de corruption énorme. »

La guerre civile des années 1980 avait été une réaction contre le pouvoir des élites économiques, de la part de groupes de gauche, certains plus extrêmes que d’autres. L’idée de la gauche était de dépasser ce système où un très petit groupe de personnes avait un contrôle énorme sur l’État. Le résultat a été une impasse, puis les accords de paix de 1992 entre la gauche et la droite, ont établi de nouvelles règles du jeu, plus démocratiques. Le système était plus équilibré entre les différentes branches du gouvernement (l’exécutif, le législatif), un système judiciaire vraiment indépendant, afin que les règles soient appliquées de manière plus équitable, avec moins de partialité envers des groupes spécifiques. Avant, les règles étaient toujours appliquées en faveur des élites économiques.

Mais les deux partis issus des accords de paix, le FMLN (la gauche) et ARENA (la droite), étaient tous deux impliqués dans des scandales de corruption massifs. « Ironiquement, cette corruption a été révélée par la presse libre, qui était elle-même l’un des grands succès des accords de paix » affirme l’historien. « La presse libre a créé une situation où elle a fourni des informations qui ont conduit à la délégitimation des partis traditionnels, ouvrant la voie à quelqu’un comme Bukele, qui est arrivé avec une ambition démesurée pour le pouvoir et a su capitaliser sur ce vide politique créé par l’implosion des partis traditionnels. »

Pourtant, si on regarde les chiffres, il y avait des améliorations pendant la période des accords de paix. Par exemple, les données de l’ONU sur le développement humain montrent des améliorations substantielles. Le coefficient de Gini et la répartition des revenus se sont aussi améliorés. Il y avait une diminution des taux de pauvreté et de pauvreté extrême, et des progrès dans l’éducation. Mais tout cela semblait… insuffisant, ou moins pertinent, face à ce qui se passait dans la vie quotidienne des gens, qui s’était détériorée en grande partie à cause des gangs, et aussi à cause de la perception de corruption, de l’idée que les politiciens ne pensaient qu’à eux-mêmes.

Beaucoup de perceptions étrangères sont le résultat des efforts énormes déployés par l’administration Bukele pour créer ces perceptions. La stratégie Bitcoin est un bon exemple. La différence entre la réalité du Bitcoin et ce que le Bitcoin représente dans l’imagination du public sont deux choses différentes. « Tout ce bruit autour du Bitcoin ne représente pas grand-chose. Le Bitcoin n’est jamais vraiment devenu un actif utilisé. C’est un actif hautement spéculatif, toute cette affaire est entourée d’opacité, mais c’est un symbole d’un changement générationnel. »